L’Europe, mal-aimée des médias ? Episode 8

Daniel Desesquelle est un journaliste d’abord spécialisé dans les questions de défense qui se concentre par la suite sur les questions européennes sur les ondes de RFI. Fort de son expertise sur la question, il anime depuis 2007 l’émission « Carrefour de l’Europe » dans laquelle il aborde chaque dimanche l’actualité européenne de 17h10 à 17h30.

Tout d’abord : êtes vous surpris d’entendre que l’Europe est la mal aimée des médias en France ?

Je ne dirais pas qu’elle est la mal aimée, je dirais qu’elle est méconnue plus que mal aimée, un peu à l’image des politiques et les citoyens qui la connaissent mal. Tout dépend de ce que vous entendez par l’Europe : le Brexit est un sujet européen qui a occupé une place très importante dans les médias mais si l’on parle des institutions, de ce qu’il se passe à Bruxelles, je dirais que c’est méconnu et mal aimé. Après tout c’est un sujet compliqué, obscure.

Il y a d’autres sujets qui sont tout aussi compliqués et pourtant très bien traités.

C’est vrai, il y a une couverture accrue des élections israéliennes ou encore des élections américaines alors que ce ne sont pas forcément les élections les plus simples à suivre, ou beaucoup plus proche comme les élections italiennes. Il y a une incohérence.

A quoi l’attribuez vous ?

Cela vient peut-être du fait que c’est exotique, ce sont des contextes qui produisent des images attrayantes, les drapeaux qui s’agitent, le show à l’américaine, c’est plus vendeur pour les journaux. On sait toujours qui fait partie des primaires démocrates, ce qui se passe dans les caucus puisque c’est présenté comme une course avec des personnages clairement définis alors qu’à l’opposé, vous avez le spitzencandidat en Europe qui fait tout de même moins rêver. Pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, il est plus bien aisé de convaincre les rédactions de suivre les élections américaines qu’européennes.

Il y aurait donc une volonté d’écarter les sujets européens ?

Les sujets européens ne sont pas écartés, encore une fois il faut faire attention à la distinction, les institutions, elles, sont écartées c’est vrai. Encore une fois, il faut rappeler que le fonctionnement de l’Union européenne est très complexe. En reprenant la même comparaison, les élections américaines sont plus simples à suivre et c’est donc plus facile à faire comprendre en amont pour les rédactions. En Europe c’est plus difficile d’expliquer comment Manfred Weber, qui est dans les arcanes de la politique européenne depuis des décennies, est soudainement devenu spitzencandidat sans que personne n’ait jamais vraiment entendu parler de lui.

Diriez-vous qu’il y a une différence de demande ?

Je pense simplement que ce n’est pas attrayant, pas assez séduisant. Weber, Timmermans, ce sont des technocrates, leur nom ne résonnent pas comme Bernie Sanders, lui on se dit immédiatement : « c’est un socialiste aux USA », il a déjà un profil. Ce qui manque à l’Europe c’est des cas d’exemple, quelque chose qui illustre des concepts abstraits. Le plombier polonais attire l’attention, parce que c’est la personnification d’une idée. Une délocalisation d’usine emblématique ça donne tout de suite de la visibilité. Cela change un peu avec le président Macron qui personnifie l’Europe.

Pensez-vous qu’un intérêt pour l’Europe soit le propre d’une catégorie socio-professionnelle ?

Évidemment. Plus vous êtes éduqués, plus il y a de chance pour que vous soyez intéressé par l’Europe, que vous ayez vécu au moins une fois dans un autre pays européen, dans le cadre d’un échange Érasmus ou autre et que donc, vous ayez rencontrés d’autres européens. Mais au centre de la France, sans avoir fait d’études supérieures, l’Europe reste très éloignée.

Et comment agrandir cet intérêt au plus grand nombre, comment démocratiser l’attrait ou la connaissance pour l’Europe ?

C’est évidemment en rencontrant des européens que l’identité européenne se ressent : le renforcement du programme Erasmus va déjà dans la bonne direction. Il y également des sujets européens qui s’imposent à tout le monde : la crise des migrants c’est un sujet européen dont tout le monde a entendu parler, quelque soit sa classe sociale.

 

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